Vivre sans éducation ? – texte de Jean-Pierre Lepri

Au secours, on veut m’aider! 2

La relation dominateur-soumis, exploiteur-esclave… existe depuis des millénaires. Pour autant, ce n’est pas une fatalité, et en sortir n’est pas une utopie3. Un autre type de relation est parfaitement possible, sousdes modalités diverses.

Ce qui met en place la relation dominateur-soumis depuis l’enfance et qui la cultive par la suite, c’est l’éducation. Toutes les éducations : en famille, à l’école, dans la rue, au travail, à la télé, dans la presse, entre amis… qu’on les appelle initiale, continuée, perfectionnement, populaire, citoyenne… qu’elles se qualifient de libératrice, émancipatrice, alternative, nouvelle, moderne, de l’an 3000… Quelqu’un y guide, oriente, facilite, aide… un autre, lequel est guidé, orienté, « facilité », aidé… Ce simple mode de relation entre deux personnes, sous-jacent à toutes les éducations, est la matrice  – à la fois le moule/modèle et l’organe générateur (l’utérus) – de la relation de dominance.

De ce point de vue, la « conscientisation » ou le « développement » (le développement personnel,  comme le développement des pauvres du tiers ou du quart-monde, par exemple) ne sont qu’un changement du contenu de l’éducation. Ce ne sont que d’autres modalités du même schéma éducatif, porteuses donc de la même structure sous-jacente – l’intention d’un éducateur pour et sur un éduqué. Elles auront donc les mêmes effets ou conséquences. Une « autre » éducation ne fera que prolonger ou renforcer la même situation.

L’éducation, elle-même et en soi, est le problème : elle ne peut en être sa solution.La solution ne réside donc pas dans une énième éducation alternative, mais dans une alternative à l’éducation.

L’alternative à l’éducation, c’est l’apprendre. Dans l’apprendre, il n’y a plus qu’une seule personne, celle qui apprend. L’éducation est centrée sur l’éducateur. Apprendre est centré sur l’apprenant. Celui-ci apprend de son entourage, lequel est composé de personnes qui ont une expérience de la vie et des savoirs – et non, c’est bien différent, d’éducateurs qui l’éduquent.

Apprendre est inhérent à la vie humaine, tout simplement parce que l’être humain est doté d’une mémoire et d’une volonté4. Il retient ce qui lui convient, pour, le moment venu, le rechercher, comme il retient ce qui  ne lui convient pas, pour l’éviter. Ce qui le guide dans la nature de ses mémorisations et dans la manifestation de ses volontés, c’est son instinct de survie, une sorte de force vitale, sur laquelle son intellect n’a aucun pouvoir. Il intellectualise, par la suite, ces expériences  – ou pas. Mais il a appris. Apprendre, c’est donc vivre – et, inversement, vivre c’est apprendre – sinon je ne survis pas. À l’opposé de ce phénomène naturel, l’éducation sépare de la vie  et l’encage – ou, à tout le moins, « intervient », interfère, pèse… sur les flux d’échanges vitaux. C’est cette faculté innée d’apprendre qui permet à l’homme de survivre sur une île, au pôle sud ou à l’équateur, en camp de concentration, dans les mines de sel, comme en éducation…

En fait, apprendre n’est pas vraiment l’alternative à l’éducation (ce n’est pas l’autre branche de l’alternative). Apprendre est plutôt le fond « naturel » de tout être humain. Un fond qui permet à l’éducation – comme à toute autre emprise – de se greffer et de « prendre » sur lui. Sans cette faculté d’apprendre, il n’y aurait pas d’éducation ni de dictature possible. C’est parce qu’il est privé de son apprendre naturel (par l’éducation) que l’homme peut croire qu’il a « besoin » d’éducation pour apprendre.

Jean-Pierre Lepri5

 

1 Un lecteur de la revue Traverse, n° 3 – La Fin de l’éducation ?, l’Instant Présent, p  54.
2 Titre d’un livre de Claude Seron, éd Fabert, 2008, 2 tomes.
3 Utopie signifie sans lieu. Des lieux existent bel et bien où la relation dominant-soumis n’existe pas. Ce qui n’évacue pas la question du pouvoir – en tant que capacité ou influence. Les sociétés dites « horizontales », par exemple, ne sont pas, pour autant, des sociétés où le pouvoir n’existe pas. Il est simplement organisé et utilisé autrement que sous la forme « dominant-soumis ».

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